Vacant Country
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Virée Campagnarde

Le claquement de la portière est rassurant, son bruit sourd à chassé la tension du voyage. 

 
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Virée campagnarde

 
 

Un réveil brusque à 5 heures du matin, une heure de route dans le noir jusqu’à l’aéroport, un passage pénible à travers la sécurité, pour finalement se retrouver étriqué sur un siège d’avion pendant près de trois heures. 

Le claquement de la portière est rassurant, son bruit sourd à chassé la tension du voyage. Bruno profite de la sensation confinement dans sa voiture de location pour s’octroyer un moment de répit. Il est près de midi, le soleil d’hiver projette une lumière blanche et implacable. Les bureaux Avis contrastent fortement avec le ciel azur. On peut observer la structure en préfabriqué dans ses moindres détails, mêmes les plus insignifiants: les relais pour les cables électriques, les stores délavés, les rivets sur la tôle ondulée… Jusqu’à y deviner les cris du vent qui se faufile à travers ces petits interstices oubliés, fruits d’une finition expéditive. 

Odile apparaît enfin à la sortie du terminal, la main en visière pour mieux scruter l’horizon. Dans une longue expiration, Bruno tourne la clé de contact de l’Opel Astra et vient s’arrêter à sa hauteur.

— Tu n’as pas eu le choix de la couleur? Vert bouteille c’est très joli, mais avec ce soleil, on va cuire! dit-elle en jetant son bagage sur le siège arrière.
— Vert bouteille, c’est très bien.
— Tout de même, quelle idée d’opter pour ce genre de coloris dans un pays chaud! J’espère que l’on a quand même droit à la clim! Tu connais le chemin?
— J’ai imprimé l’itinéraire, il se trouve dans ma serviette.
— Imprimé? Ben voyons, dit-elle avec un sourire moqueur qui ne parvient à peine à masquer son irritation. Ne t’inquiètes pas Bruno, je m’en occupe.

Elle sort son portable et s’empresse de pianoter leur destination sur Google Maps.
— Et voilà! On en a pour 2 heures 40 minutes de route jusqu’à Rogil, un petit patelin local. Ensuite, on va devoir quitter la N120 pour emprunter les routes de terre pendant environ 15 minutes. Toute satisfaite de sa petite organisation, Odile se tord sur son siège pour boucler sa ceinture. Le moteur 1.4 litres, turbo diesel, vrombit et l'Opel Astra part à l’assaut de la route.  

Déjà plus de deux heures que la voiture avale la bande d’asphalte qui se déroule inexorablement vers l’horizon. Aucun mot n’a été échangé depuis qu’ils ont quitté l’aéroport. Bruno, envahi d’une agréable impression de liberté, s’imprègne du paysage ocre qui défile au rythme des lampadaires. Tandis qu’Odile, assise à la place du mort, rédige son évaluation mensuelle en pianotant frénétiquement sur son ordinateur.

Rogil.

Petit attroupement de maisons blanches agglutinées le long de la N120. Un hameau sans charme qui semble désert.

— Nous voici arrivés dans la charmante bourgade de Rogil, annonce Bruno en garant l’Astra sur le bas-côté. Odile finit par lever le nez de son écran pour consulter son smartphone.
— Ah zut! Plus de réseau… Ma parole, quel bled! Et ton contact? Il t’a donné le lieu exact du rendez-vous?
— Monsieur João Pinto nous attend dans sa propriété, à quinze minutes d’ici par les chemins de terre. Ses indications se trouvent…
— Dans ta serviette, oui, oui j’ai compris, dit-elle sur un ton rabougri. J’espère que ton prospect en vaut la chandelle…

La voiture redémarre pour s’engager sur un petit chemin rocailleux qui s’enfonce dans une forêt d’eucalyptus.

La route était plus laborieuse que prévue, et les instructions approximatives de João s’avérait plutôt inutiles. Finalement, au bout de 35 minutes de perdition, Bruno et Odile finissent par franchir une clôture qui indique le début de la fameuse propriété. Deux cents hectares de plaines, forêts et collines, le tout situé en bord de mer, un endroit idyllique avec un potentiel énorme, idéal pour y nicher un resort ‘écologique’ de luxe et un golf 18 trous. Au fur et à mesure que la voiture sillonne le domaine, l’excitation prend le pas sur l’exténuation. Même Odile, de nature prudente, semble être gagnée par une certaine agitation. Ils approchent de la ‘finca’. La voiture s’immobilise devant la bâtisse décrépie. Bruno et Odile arrivent sur le perron et sonnent la cloche. 

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Assis confortablement dans le siège de son Pick-up, il contemple la scène en sirotant son coca-cola dans un bruit de glace. Il dépose ses jumelles, tend sa main potelée vers le tableau de bord et attrape le dernière vestige de son hamburger et l’écrase dans le fond du pot de ketchup.

La scène est parfaite, mieux que ce qu’il avait imaginé. Le soleil d’hiver a déjà amorcé sa descente et dépose une lumière ambrée sur le paysage lunaire. Il observe les deux silhouettes avec délectation. De loin, elles paraissent si lisses et assurées, tellement pleines de leur propre existence qu’elles en deviennent consistantes. L’homme, d’apparence sobre et placide, porte une chemise blanche et un pantalon bleu marine, tandis que la fille arbore une tenue qui se veut décontractée. Mais son manteau trop ajusté et la façon dont elle ballotte ses bottines neuves entre les cailloux trahissent un tempérament obstiné. 

La tension est palpable, João a la gorge nouée d’appréhension. Il avait longuement hésité mais il avait fini par contacter l’agence immobilière pour une estimation financière de sa propriété. Tout avait été très vite, il avait appelé, expliqué les attributs et décrit la situation du domaine. À son grand étonnement, l’intérêt fût immédiat. Et voilà qu’après seulement cinq jours, deux d’experts l'attendent devant sa maison, prêts à s’intéresser, analyser et juger le potentiel de son bien.

João range ses jumelles dans la boîte à gants, il est temps d’aller à leur rencontre.

L’homme et la femme, toujours sur pas de la porte, se retournent brusquement et aperçoivent un panache de fumée qui s’approche à grande vitesse. Leur mine impatiente fait d’abord place à l’incompréhension puis à la surprise. D’un coup de volant, le véhicule part en embardée, contourne la voiture de location en dérapage, pour finalement s’arrêter à seulement quelques mètres des deux agents immobiliers. Capturés dans les faisceaux des phares, les yeux écarquillés et la respiration haletante, ils semblent paralysés et fascinés et restent immobiles face au pick-up pendant un long moment, éblouis par la rampe de spots. L’homme, les yeux plissés et la main devant le visage, fini par s’avancer de quelques pas. — Senhor João Pinto? finit-il par articuler.

Le véhicule répond par quelques coups d’accélérateurs nerveux qui font trémousser le 4x4 sur ses suspensions. Tout à coup, la voiture bondit, Bruno et Odile roulent sur le sol et l’évitent de justesse tandis que l’attaché-case se fait happer par les gros pneus Firestone.

— Mon PC! Il est complètement timbré celui-là!!!
— Odile! Par ici! lui crie Bruno en lui agrippant le bras, monte dans la voiture!

Les phares braqués dans leur dos revenant à la charge, ils se précipitent à l’intérieur de l’Opel pendant que le tout-terrain les frôle dans un coup de vent. Bruno se tend sur son siège et cherche les clés désespérément dans les poches serrées de son pantalon. Odile, elle, ne quitte pas le pick-up des yeux.
— Démarre, démarre! lui supplie-elle, les yeux brillants de panique.

La jeep commence à tourner tranquillement autour de la pauvre voiture verte, tout en dressant un épais mur de poussière. 

Il pourrait précipiter les choses mais João décide de rester patient et de prendre son temps. Il ne voudrait pas faire la même bévue que la dernière fois où il avait sous-estimé la vélocité de l’architecte de jardin, qui avait réussi à prendre la fuite plus rapidement que prévu au volant de sa Subaru Impreza à transmission intégrale. Non, cette fois-ci, il s’était promis de ne pas tout foutre en l’air et était bien décidé à faire durer le plaisir.

João s’est arrêté face à l’Opel Astra. Cette dernière, profitant de ce court moment de relâchement, s’élance dans une marche arrière lancinante suivi d’un demi-tour brutal, pour ensuite enclencher la première et entamer une course effrénée à travers les chemins de terre. João ne peut s’empêcher de sourire en regardant les lumières rouges de la voiture qui s’enfoncent dans le noir. 

Le coup d’envoi est donné.

Le pick-up fait patiner ses quatre roues pour s’élancer à sa poursuite. Il lui faut peu de temps pour revenir dans le sillage de la voiture de location qui se débat tant bien que mal avec les nids de poule de la route. Les yeux rivés sur le coffre poussiéreux de l’Opel, João se met à fredonner calmement, signe qu’il est entré dans un état de concentration extrême. Tout l’art du jeu est de maintenir un maximum de pression sur sa proie tout en prenant garde de ne pas la toucher. Ne lui laisser aucun répit, faire couler l’adrénaline dans ses veines, entretenir l’angoisse et la peur… Ils ne le savent pas encore, mais ils vivent probablement l’instant le plus vrai et le plus éveillé de toute leur existence. 

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Le pare-choc chromé du 4x4 n’est plus qu’à quelques centimètres de la voiture, João est si proche qu’il peut parfaitement s'imaginer les cris de panique et l’odeur de sueur qui règne dans l’habitacle. Les lumières de la nationale apparaissent au loin, on arrive en bout de course.

João accélère et se met à la hauteur du siège passager afin d’y apercevoir pour la dernière fois la figure magnifiquement désinhibée de la jeune fille et de profiter pleinement de sa mise à nu. Tout ce manège, ce petit jeu — minauderies soigneusement peaufinées durant tant d’années — se sont soudainement évanouis. Ce visage ne se contente plus que d’exister, sans artifice, simple, cru, comme une poubelle posée au coin de la rue. L’instant est tellement pur qu’il en devient sublime.

Á la vue de la jeep, la voiture fait un écart soudain et heurte violemment une pierre qui vient plier le cardent du train avant-gauche. Dans un mouvement d’affolement, L’Opel Astra accélère et part en coup de raquette vers la gauche puis vers la droite. Le carter racle le sol à plusieurs reprises avant d’exploser et de faire gicler toute l’huile sur les roues arrières. La voiture devient incontrôlable et décolle sur une grosse bosse pour atterrir abruptement sur le macadam lisse de la N120. Après une longue glissade dans hurlement de pneus, le véhicule finit par s’immobiliser.

Le silence et l’obscurité se sont rapidement emparés de la petite Opel esquintée. Le pick-up et le grondement de son V8 se sont dissipés dans la nuit. Bruno, encore groggy, reprend doucement sa respiration tandis qu’Odile pose un regard vide sur ses genoux tremblants. Ils étaient jusqu’alors tellement habitués à leur réalité qu’ils n'envisageaient pas qu'elle puisse être mise en doute. †
 

 
 

— BANDE SON —

 

— CREDITS —

Texte & Dessins: Matthieu Regout

 

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