Vacant Country
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Un Matin à L'ICHEC

J’ai l’impression de glisser dans le vide, le long d’une paroi de métal lisse et de m’y brûler les doigts en essayant d’y trouver une aspérité.

 
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Un matin à l’ICHEC

 

Je marche vers la cafeteria pour acheter mon Bueno quotidien. Je croise deux, trois connaissances et leur fait un bref signe de tête en guise de bonjour. Je me fraie un chemin jusqu'au comptoir, commande ma friandise, et me dirige vers l'auditoire. J'ai la flemme, je prendrais bien l'ascenseur. Je pousse sur le bouton. J’attends…

Ping! Les épaisses portes en aluminium s'ouvrent à moi. Je m'apprête à pénétrer dans la cage, mais voilà que je me trouve face à un couple d’africains. Je me raidis, quelque peu surpris par une violente odeur de chancre qui me prend le nez. Les deux énergumènes me lancent un regard interrogateur. J'hésite, bafouille quelques excuses et je me dirige prestement vers les escaliers. Après tout, à quoi bon la paresse? Un peu d'exercice me fera le plus grand bien!

Je monte les escaliers deux à deux, jusqu'au premier étage où je pousse les doubles portes battantes de l'auditoire. S'offre alors à moi une vingtaine de rangées de sièges plus ou moins pleines. Je me dirige vers le fond, j'y repère une rangée de trois strapontins que je réquisitionne. Sur celui de droite, j’y dépose mon sac, sur celui de gauche, mon manteau. Je sors le Kinder de ma poche, décortique l'emballage et mords un premier carré de chocolat en essayant de savourer chaque arôme en le conservant le plus longtemps possible dans la bouche. Tout en dégustant mon bonbon, j'observe les gens.

Ils ont l’air content d’être là. Certains préparent leurs cahiers; d'autres bavardent tandis que quelques-uns se sont déjà assoupis. J’essaye de capter quelques bribes de conversation par-ci, par-là, mais rien de passionnant, ça parle examens, fêtes, voitures, rassemblements pour le commerce équitable, mondanités et autres… Ce que j’entends correspond à ce que je vois, un brouhaha continu produit par des êtres insignifiants dont on a pillé la boîte crânienne et remplacé le cerveau par une grosse méduse flasque. Certes, ceci n’est que mon point de vue, sûrement suis-je mauvais, mais je n’essaie pas d’être objectif, car l’objectivité est le fruit de la raison et la raison m’ennuie. Simplement, ce monde ne m’inspire pas, j’en reste détaché car je n’y trouve aucun point d’accroche. J’ai l’impression de glisser dans le vide, le long d’une paroi de métal lisse et de m’y brûler les doigts en essayant d’y trouver une aspérité. Mais rien n’y fait, ma course effrénée se poursuit.

"Je peux?" Dans un sursaut, je rassemble mes esprits, le contact avec les méduses est rare. Curieux, je me retourne. Voilà que se dresse devant moi une imposante créature. La pauvre doit peser pas loin de septante kilos pour une taille qui doit frôler le mètre soixante. Je reste figé sur place pendant un moment, omnibulé par l’armée de boutons qui parsème son petit front et ses mains potelées aux ongles rongés qui tortillent ses cheveux gras.

Voyant que je ne réagis pas, elle reformule sa question tout en désignant la chaise à ma droite : "Ce siège est libre?" Du tac au tac, je m’entends dire : "Non, je le garde pour un ami." C’était un mensonge nécessaire car il est hors de question que cette chose n’envahisse mon environnement.

Le professeur apparaît enfin sur l’estrade, il dégaine nonchalamment ses marqueurs de sa poche et les prépare sur la table. Un rouge, un vert et un noir. Vêtu d’un ample veston en flanelle gris, il traîne sa frêle silhouette voûtée jusqu’au tableau et embraie le cours : "La semaine passée, nous avons donc vu le théorème chi-carré…". 

Mon regard se promène le long des rangées d’étudiants... Comment échapper à tout ceci? Comment m’enfuir de cet enfer? Est-ce tellement dur? Le tout est de savoir ce que je veux. Car une fois les objectifs fixés, il suffit d’utiliser le système pour arriver à ses fins. Mais tout ceci est plus facile à dire qu’à faire…

Alors? Qu’est-ce que je veux? Voyons voir… Je voudrais être un voyou, une personne sans foi, ni loi pour que mon imposante voisine cesse d’envahir ma partie du bureau avec ses gros marqueurs roses et ses crayons fantaisistes qui arborent des petites plumes qui me font éternuer. Je pourrais tirer ses petits cheveux gras jusqu’à en extraire tout leur jus ; substance que je balancerais à travers l’auditoire sur le polo Abercrombie du péteux de service.

En fait, j’aimerais être trafiquant d’armes, avoir un lance-roquette, le modèle Russe, celui qui équipe les milices djihadistes. De mon siège, je me lèverais, mettrais l’arme en joue. Avec extase, je savourais la scène : au cliquetis du chargement, une cinquantaine de visages horrifiés se retourneraient vers moi. Le vieux croûton qui sert de prof se figerait, la peur se dessinerait sur son visage. Pourtant, je ne discernerais aucune lueur dans ses yeux, même face à la mort, son regard resterait désespérément vide. Je n’hésiterais pas, je fermerais un œil, caresserais la détente et appuierais de toutes mes forces. C’est avec un déchirement que le missile traverserait la pièce, soulevant feuilles, crayons et stylos dans son sillage pour enfin, finir sa course effrénée dans…

"Le monsieur du fond… oui vous… celui avec son pull noir… Pouvez-vous me rappeler la formule de l’indice de confiance vue précédemment dans le chapitre 2 concernant l’analyse des variances selon Fisher?" † 

 

— BANDE SON —

 

— CREDITS —

Texte & Dessins: Matthieu Regout

 

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