Vacant Country
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Purple Rock

Purple rock

– ‘Et Bob?’
– ‘Parti comme tous les autres.’
– ‘Et Shirley?’
– ‘Ne me parle pas de Shirley’
– ‘Pourquoi?’
– ‘Parce que.’ 

Un flottement de voiles et Norma avait disparu dans la cuisine. 

Les douces collines avoisinantes étaient placides. Les hautes herbes qui s’étaient asséchées avaient pris une couleur ocre et oscillaient dans un bruissement raisonnable. La station service semblait comme arrêtée dans le temps. Le bardage en bois était fraîchement repeint, les trois pompes à essence bien astiquées. Caressée par un vent léger, l’enseigne ‘Texaco’ émettait de discrets couinements métalliques. Un lieu de passage, un point de fuite idéal.

Immobile et silencieux, Freddy scrutait l’horizon d’un air absent. Ses mains noueuses étaient posées sur les accoudoirs de sa ‘rocking chair’ qui hésitait à se balancer sur le terre-plein en bord de route.

– Où est-elle? lui demandais-je en lui tendant la vieille photo écornée. Son visage restait impassible mais le bout de ses doigts étaient devenus blancs. Je n’insistai pas.

Norma revint à la fenêtre
– ‘Jimmy… Tu restes déjeuner avec nous?’ demanda-t-elle
– ‘Je venais juste faire le plein d’essence. Je ne vais pas tarder…’
– ‘Très bien… Freddy va s’en occuper.’

Je me retournai, le ‘rocking chair’ était vide. Freddy attendait déjà à côté de ma Buick, armé de son pistolet à essence.

Je suivais distraitement la bande d’asphalte grise. Cadencés par les poteaux téléphoniques, ponctués par l’apparition d’un hangar ou d’un silo, les champs de blé et de maïs se succédaient. Agrippées à la base d’un pic rocailleux qui dominait la plaine, j’aperçus au loin l’amas de maisons qui formait la petite ville de Purple Rock. 

Il était près de quinze heures, une faim de loup me gagnait. Je me garai en face de chez Denise et pénétrai dans le restaurant accompagné d’un tintement de cloches. Rien n’avait bougé, les stores qui couraient le long de la vitrine jetaient des ombres fracturées sur les tables. Des particules de poussières en suspension dansaient dans la lumière. L’établissement était plutôt vide. Je m’installai sur une banquette confortable à côté de la fenêtre. Une paire de couverts était méticuleusement enroulée dans une serviette à carreaux, les bouteilles de Ketchup et de moutarde étaient parfaitement alignées au milieu de la table blanche en formica.

Denise quitta son comptoir et s’approcha. Ses cheveux blonds tirés en arrière se cantonnaient dans un élastique bleu pour former une queue de cheval. Elle était toujours aussi jolie, seules de discrètes pattes d’oie aux coins de ses yeux trahissaient le passage du temps.

– ‘Un revenant!’ me lança-elle en m’effleurant tendrement l’épaule.
– ‘Eh oui…’
Elle s’assit sur la banquette d’en face. 
– ‘New York n’est plus assez bien pour toi?’ dit-t-elle sur le ton de la rigolade
– ‘Ca se pourrait…’ répondis-je avec une pointe de nostalgie.
   ‘Je vois que le restaurant est toujours aussi bien tenu…’ .
Il y eut un court silence, le regard gris clair de Denise était devint vague. Elle eut un sourire triste. 
– ‘Tu prendras un cheeseburger sans cornichon et un Coca-Cola?’ demanda-t-elle en se relevant.
– ‘Ok…’
Elle réajusta son tablier et s’éloigna en direction du bar.

J’aspirai la fin de mon Coca, écartai mon assiette vide et dépliai la photo sur la table.

À la fois volontaire et pleine de grâce, elle se tenait droite sur un coin du lit. La cascade de cheveux blonds contrastaient élégamment avec sa robe rouge. Le soleil se couchait sur des rochers violets qui épiaient aux fenêtres. Un bagage en cuir attendait dans un coin de la pièce. Au fur et à mesure que je contemplais l’image, je fus saisi par un sentiment de hâte lancinante. Je retournais la photo. On pouvait y lire une phrase soigneusement manuscrite:

C’est comme si on m’avait amputé d’un bras, d’une jambe, d’un poumon, d’une partie de mon âme. 

Je sortis du restaurant et me dirigeai vers ma voiture, lorsque un cri rauque traversa la rue.
–‘Monsieur Jimmy!’

Je me retournai et j’aperçus au loin deux adolescents qui me faisaient de grands signes de la main. Le premier avait un physique gras, le second était maigre et voûté. Hésitant, je restai immobile et pris un certain temps à les reconnaître; c’était les frères Price.

– ‘Darryl, Eugène…’
– ‘Monsieur Jimmy! Alors ça va?’ demanda Darryl.
– ‘Oui, ça va.’
– ‘On travaille au garage maintenant.’ embraya Eugène.
– ‘Ah oui, c’est bien.’ dis-je
– ‘Dites, vous ne voulez pas nous rendre un petit service?’

 
 

– ‘Cela vous fera un total de 8,75 $ s’il vous plait.’ lança le vendeur derrière sa caisse enregistreuse. Je saisis le sac en papier kraft contenant un six pack de Budweiser et sortis du magasin. Darryl et Eugene m’attendaient derrière le coin, adossés à un mur de brique défraîchi. Je leur tendis la bière.

– ‘On vous doit combien?’
– ‘Rien du tout’
– ‘Merci Monsieur Jimmy, vous êtes cool…’
Je leur montrai la photo.
– ‘Peut-être pourriez-vous m’aider…’ 
Leurs deux têtes se rapprochèrent et se collèrent à l’image
– ‘Bien roulée... C’est votre femme?’
Dans un soupir je m’apprêtais à ranger la photo, lorsque Darryl me retint le poignet.
– ‘Attendez, je crois savoir… Oui... Je reconnais la vue.’
– ‘Où est-elle?’ demandais-je.
Les deux garçons haussèrent les épaules.
– ‘Par là.’ répondit Darryl en levant le menton vers l’ouest.
– ‘C’est vague.’ dis-je
– ‘Là.’ précisa-t-il en montrant le pic rocheux du doigt.

Le soleil était bas et horizontal. La plaine semblait figée dans un bloc d’ambre. Le moteur de la Buick peinait dans la montée mais je réussis à atteindre le rond-point qui culminait au sommet. J’ouvris la portière dans un grincement sec et sortis de ma voiture. Le vent était tombé, un rapace tournoyait tranquillement dans le ciel. Je trouvai le sentier que m’avait indiqué Darryl et suivis la crête pendant une centaine de mètres, quand je découvris la somptueuse villa perchée sur la paroi rocheuse. Un escalier de pierre noirci me conduisit jusqu’à la chambre. La fenêtre projetait un rectangle jaune sur le mur de suie. A travers le cadre calciné, je contemplais la lumière du jour qui déclinait. †

 

— BANDE SON —

 

— CREDITS —

Texte: Matthieu Regout

Peintures:
1. Edward Hopper — Four Lane Road
2. Edward Hopper — Western Motel
3. Edward Hopper — Sun Empty Room

 

— INDEX —