Vacant Country
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Le square

C’était à son tour d’abattre une carte… Il leva les yeux vers la table, toujours avec un demi sourire aux lèvres.

 
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Le square

Le ciel était bleu et l’air froid. Les avions qui volaient bas faisaient glisser leurs ombres sur la ville. Le soleil jetait désespérément quelques rayons ambrés à travers les fenêtres des immeubles qui encadraient le square, petite étendue de pavés lisses et inégaux, parsemée d’arbres feuillus, de ficus et de palmiers. Dans un coin, il y avait un bassin, de l’eau trouble dans lequel naviguaient quelques tâches rougeâtres – peut-être des carpes koï. En son centre, un jet d’eau poussif s’affairait à plisser sa surface dans un ruissellement apaisant. Un canard maladroit se dandinait sur le rebord de la mare, se retourna et déféqua dans l’eau.

En face il y avait un petit kiosque autour duquel étaient dispersés une dizaine de tables en acier ou quelques personnes, emmitouflées dans le col de leurs vestes, discutaient paisiblement en sirotant un café. Une bande de pigeons rodait à leurs pieds en espérant qu’une cacahuète ou un morceau de pain leur tombe dessus. Les navetteurs du soir commençaient à affluer, les phares des voitures formait une guirlande de noël autour de la place.

Le vent se compressa entre les immeubles, glissa le long des rues et traversa l’esplanade. Il était frais et vivifiant. Les effluves de tabacs l’étaient moins. Une porte tournante avait déglutit une brochette de bureaucrates ramollis qui prenaient la pause clope. Leurs peaux roses luisaient et leurs corps, gonflés par le tabac et la mal-bouffe, dessinaient des plis sous leur costumes, surtout au niveau de la ceinture et du col. Leurs silhouettes se confondaient avec l’étalage de la boucherie adjacente.

 
 
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Une rumeur sourde se répandait sous les jacarandas. Une vingtaine d’hommes âgés étaient rassemblés autour de plusieurs tables. Chacune accueillait une partie de Bridge. Quelques-uns jouaient, beaucoup regardaient. Absorbé dans le jeu, chaque joueur semblait avoir développé un style qui lui était propre. L’un se tenait droit sur sa chaise, les avant-bras appuyés sur le rebord de la table, le regard fixe et la tête légèrement rejetée en arrière. L’autre, le pied trépignant, gardait ses cartes près du corps en jetant des regards obliques vers ses partenaires de jeu. Et puis il y avait celui qui était affalé en diagonale, le dossier de la chaise lui arrivant presque à hauteur d’épaules. Ses jambes, croisées au niveau des chevilles, étaient étendues devant lui. Il semblait retenir un sourire. Ses yeux riaient mais sa bouche restait immobile. Parfois elle laissa apparaitre une langue qui humectait son index pour mieux trier son jeu.

C’était à son tour d’abattre une carte… Il leva les yeux vers la table, toujours avec un demi sourire aux lèvres. Sa main droite tenait ses cartes en éventail tandis que la gauche, menaçante, les survolait. Ses doigts se montraient indécis, pianotant dans l’air, gravitant au-dessus du jeu de cartes. Tout à coup, ils se figèrent puis plongèrent soudainement et happèrent le valet de trèfle entre l’index et le majeur.

 
 

— BANDE SON —

 

— CREDITS —

Texte: Matthieu Regout
Dessins: Basile Jeandin

 

— INDEX —