Vacant Country
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Claudine

Claudine ouvre le rideau de fer et, dans un chuintement de nylon, engouffre son imposante carrure dans l’habitacle étriqué. 

 
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Claudine

 

L’eau frémit dans la casserole depuis quelques minutes et commence à embuer la fenêtre de la cuisine lorsque Claudine finit par accourir pour éteindre la taque de gaz. Encore essoufflée, elle déchire un sachet de café soluble et l’éparpille dans une tasse à l’effigie de Gargamel. Tout en mélangeant son breuvage, elle tâtonne aveuglément dans l’armoire au-dessus de sa tête. Telle une araignée pansue, sa grosse main parcourt avidement les moindres recoins du placard avant de se raidir subitement.

Pénurie de sucre.

Elle ne s’était pas attendue à cela. En y repensant elle avait le vague souvenir d’avoir vidé le fond du paquet dans un yaourt aux myrtilles devant la télévision. Était-ce hier soir? Hier midi? Elle ne sait plus vraiment… Le temps lui échappe, les journées défilent inexorablement, à son insu. Elle retourne sa tasse dans l’évier d’un geste sec, pas question de boire ce café sans sucre. 

Dans le vestibule, c’est à contre-coeur qu’elle enfile son coupe-vent Millet fatigué par le temps. Même s’il vente dehors, au moins il ne pleut pas. Son frigo est vide, c’est une bonne occasion d’en profiter pour faire des courses. Claudine fait glisser la chaine de sécurité et tourne les quatre verrous de sa porte d’entrée. Le palier est plongé dans l’obscurité. Il y a quelques mois, suite à un désaccord afférent aux charges communes de l’immeuble, la copropriété avait égoïstement voté de couper le courant du couloir de son étage.

Elle enfonce le bouton de l’ascenseur tandis qu’elle s’affaire à refermer sa porte blindée. La cabine arrive dans un rai de lumière. Claudine ouvre le rideau de fer et, dans un chuintement de nylon, engouffre son imposante carrure dans l’habitacle étriqué. Elle habite l’immeuble depuis près de quarante cinq ans et pourtant l’odeur de boiseries fraîchement cirées lui fait toujours autant plaisir. Ça lui rappelle le temps où elle était encore jeune mariée.

Prise dans la douce léthargie de ses souvenirs, Claudine se surprend à susurrer un vieil air de foxtrot tandis que l’ascenseur défile le long des étages sombres dans un couinement régulier.

La lumière reste vive malgré le ciel gris. Claudine farfouille dans la poche de sa veste pour en sortir une paire de lunettes Alain Affelou achetées en promotion au Comptoir de l’Optique. Si le quartier des Acacias a toujours gardé un côté joyeusement bourgeois, l’apparition récente de quelques enseignes branchées ont contribué à son rajeunissement. On y côtoie les anciens du quartier, les vieux habitués, les commerçants locaux mais aussi des couples de bobos avec des enfants en bas âge, des jeunes cadres d’entreprise ou encore des Euro-députés issus de la génération Erasmus. Légèrement éprouvée par les 400 mètres de trottoir qui relie son domicile à la place René Tondreau, Claudine décide de faire une escale et s’affale sur un banc en bordure de place. 

Bosselants, fissurant l’asphalte à coup de racines tel une taupe en vadrouille dans un gazon propret, une douzaine de platanes à l’écorce pelée s’érigent autour de la place, épicentre du quartier. Claudine considère ces feuillus avec admiration. Quelle force! Quelle soif de vie! Présents depuis plus d’un siècle, ce sont les véritables doyens du district. Ils ont vu défiler des générations entières de familles, des projets immobiliers improbables, ils ont même connu la terre avant qu’on ne vienne l’habiller d’un triste manteau de macadam. Témoins impuissants d’une urbanisation frénétique, ces douze ‘frères’ ont fini par se laisser enfermer. Et pourtant, ils sont toujours là, fiers et vaillants, à se monter la tête et à rouler des mécaniques entre les rangées de voitures ternes. Elle leur envie cette persévérance, cette aptitude qu’ils ont de vigoureusement continuer leur ascension en faisant fi des obstacles. 

Cette force, Claudine la possédait autrefois lorsqu’elle suivait des cours au conservatoire. Elle rêvait de voyages lointains, elle aurait pu rencontrer un autre homme… Mais depuis ce fatidique été 1973, son existence s’était dérobée sous ses pieds, comme un glissement de terrain qui a sournoisement englouti les différents pans de sa vie pour finalement la réduire à cet appartement rue Émile Dubois. D’emblée, elle avait tout mis en œuvre pour éviter l’affaissement, mais il semblait qu’au plus elle résistait, au plus elle perdait les pédales. La vie était devenue acérée; la lumière du jour était trop vive, sa salive trop acide, les sons trop aigus. La moindre action déplacée, le moindre mot contraignant était comme un coup de poignard rouillé dans les tripes. Au fil du temps, son émotivité semblait s’exacerber et son tempérament en devenait de plus en plus exécrable. 

Ses amis furent très présents durant les moins qui suivirent le décès de Fernand. Mais face à la déconfiture interminable de Claudine, et sans doute incommodés par le sentiment d’impuissance, ils finirent tous par prendre leurs distances. Elle avait finalement cédé aux recommandations insistantes de son frère cadet qui vivait aux Etats-Unis. Il lui préconisait de recourir à des soins médicamenteux en prétendant que bon nombre de ses amis outre-Atlantique s’étaient sortis de situations similaires grâce aux anti-dépresseurs. Depuis lors, Claudine était passée à un traitement au Prozac qu’elle n’hésitait pas à coupler avec un peu de Xanax lorsqu’elle était prise par des poussées d’anxiété. L’effet fut assez immédiat et le monde devint plus agréable à vivre, plus molletonné, plus ouaté…

Certes, cela a eu pour conséquence de légèrement l’amortir mais elle a su rapidement s’accommoder de cette brume qui a envahit sa tête. Les crises de nerfs se sont espacées pour ensuite disparaître. Même si elle n’a plus la même saveur, la vie a doucement reprit son cours, son frère lui verse des étrennes mensuelles qui lui permettent de payer les charges de son appartement.

Claudine a même repris goût à la musique, jusqu’à rédiger une annonce dans un journal où elle propose des cours particuliers de guitare classique. Cela va faire bientôt six ans que cette annonce reste sans réponse. Pourtant tout est prêt; la guitare est accordée et les partitions de Händel sont soigneusement disposées sur le chevalet. Certains jours, elle reste même plusieurs heures dans son fauteuil en osier cerusé à attendre à côté du téléphone. 

Claudine fut tirée de ses rêveries par les cris d’un enfant baveux gesticulant dans le carré d’herbe face à elle.

— Lucas, viens ici! Ne te roule pas dans l’herbe, tu vas salir ton anorak! lui crie sa mère qui, apeurée au bord du ‘parc a caca’, tente de raisonner l’enfant tout en épargnant sa paire de ballerines laquées. Agacée, Claudine finit par se lever péniblement pour se remettre en route vers le Carrefour Express.  

Un sentiment de réconfort l’envahit lorsqu’elle entre dans le supermarché. Le bipement feutré des caisses s’accordent aux battements de son cœur, ce qui a un effet plutôt apaisant. Claudine déambule tranquillement entre les rayons du magasin.

1 paquet de sucre blanc
6 yaourts aux fruits rouges
2 conserves de Heinz Tomato Beans
1 boîte de Sprits
2 deux pizzas au thon Dr. Oetker

— Bonjour Madame Claudine, comment allez-vous aujourd’hui?
— Bonjour Arancha, je vais bien, je vous en remercie, répond Claudine d’une voix fluette.

Gérante du Carrefour depuis deux ans, Arancha est une petite basque au caractère bien trempé. Claudine apprécie son art de mener le personnel à la baguette sans y omettre la courtoisie.

— Vous trouvez tout ce dont vous avez besoin? Désolée, c’est un peu le capharnaüm en ce moment, nous venons d’être livré ce matin, dit-elle avec son doux accent ibérique.
— Les Dr Oetker… Je ne les ai pas trouvées…
— C’est étrange, je les ai pourtant rangées moi-même.
— Vous pourriez peut-être m’aider? insiste Claudine
— Ne vous inquiétez pas, je vais demander à mon neveu il pourra voir ça avec vous… Mais promettez-moi d’être gentille avec lui! 

MIGUEL!

Elle suit le jeune homme trapu au physique ingrat à travers le magasin. Elle n’arrive pas à défaire son regard de ce petit carré rose qui rutile sous les rampes de néons accrochées au plafond. Cette calvitie naissance en haut du crâne de Miguel la révulse. Le pauvre bougre n’y peut rien, personne n’est parfait, certes… Mais ce qui indispose surtout Claudine, c’est le manque d’allure et la nonchalance générale qui émanent de ce bonhomme. Il porte son jeans délavé sous les fesses, qui tombe amplement sur une paire de vieilles Airwalks noires aux lacets couleurs ‘rasta’. Son tablier est maculé de taches blanchâtres (sans doute une brique de lait qui s’est déchirée lors d’un transport) et il traine derrière lui une odeur de tabac froid.

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Claudine ne peut s’empêcher de d’éprouver un sentiment de dégoût. Elle regrette d’avoir insisté à se faire servir et se dit qu’elle aurait très bien pu se débrouiller toute seule…

— Voilà madame, les pizzas sont rangées dans le deuxième frigo. Elles sont triées par saveurs de gauche à dr…
— Ca suffit! Merci je connais. Je viens ici depuis plus de quinze ans, épargnez-moi votre petit laïus, vous pouvez retourner déballer vos caisses. 

Interloqué, le garçon resta planté sur place quelques secondes, les bras ballants, avant de retourner à ses affaires. Claudine s’est remise à fredonner, la tête dans le frigidaire pour y puiser deux cartons de pizzas au thon. 

Elle se demande si elle ne passerait pas en vitesse au rayon boulangerie pour une petite gâterie. Mais elle se ravise. Elle ne s’est pas encore remise de l’altercation avec le malotru de l’autre jour, il lui faut encore un peu de temps… Demain peut-être…

D’un air satisfait elle constate sa liste de course complétée. Tout y est! 

Sur le chemin du retour, Claudine s’arrête devant un bar à ‘smoothies’. Intriguée, elle reste figée sur le trottoir et pose un regard méfiant sur le comptoir. Le barman s’approche et l’invite à rentrer pour goûter une de ses décoctions. Au premier abord, Claudine le trouvait un peu louche, mais la crinière blonde et la mine athlétique du garçon eurent raison de son appréhension. Elle finit par pénétrer à l’intérieur de l’établissement. 

— Que puis-je vous servir?
— Je ne sais pas trop. Je m’y perds… Il y a tellement de choix.
— Vous êtes plutôt fruits rouges? Agrumes?
— Vous êtes nouveau dans le coin?
— Oui, on a eu un véritable coup de foudre pour le quartier! Nous avons choisi de nous installer dans la rue pour lancer notre concept. C’est le début, ça n’est pas toujours facile, mais le profil premium des gens du quartier correspond parfaitement à notre…
— Pamplemousse / Citron / Gingembre
— Heu.. Oui, bien sûr madame… Un ‘Acapulco’, très bon choix! Ça vous fera 5€50 s’il vous plaît.

Légèrement décontenancée par le prix exorbitant, Claudine parvient néanmoins à payer sa boisson en s’abstenant de tout commentaire. 

Elle décide de ne plus y penser et observe l’endroit derrière ses lunettes fumées. La décoration est tendance et coquette. Des ampoules à filaments descendent au-dessus des tables en Formica, le mur bleu clair du fond arbore des mots aléatoires: Healthy, Granola, Happiness, Juice, Life, Chia, Freedom… tandis que la stéréo joue de la musique électronique en sourdine. Le nez dans ses mixeurs bruyants, le joli serveur se démène derrière le bar. 

Tout-à-coup, profitant de ce moment d’inattention, Claudine fourre abruptement sa main dans le bocal à pourboire pour en ressortir une poignée de pièces qu’elle s’empresse d’enfouir au fond de la poche de sa veste. Le barman se retourne vers elle en lui tendant son jus de fruit.

— Voici votre ‘Acapulco’ tout frais, tout flamme! lance-t-il avec un grand sourire. Elle lâche une petite expiration de soulagement et s’empare de sa boisson.
— Merci… souffle-t-elle en se pressant vers la sortie.

En sueur, Claudine dépose ses sacs de courses devant la porte d’entrée de son immeuble pour y enfoncer sa clé. Elle referme la porte derrière elle et y reste adossée un petit moment en sirotant son jus. Ces excursions au dehors deviennent de plus en plus éprouvantes. 

Claudine traîne sa masse jusqu’à l’ascenseur. Elle appuie une première fois sur le bouton. Rien ne se passe. Elle répète l’opération. Toujours rien… C’est avec effarement qu’elle comprend alors que le lift est bloqué au 4ème étage, quelqu’un ayant sans doute mal refermé le rideau de sécurité.

Clic!

Le temps imparti par la minuterie est écoulé, le hall plonge dans le noir. Une voix fêlée et suppliante s’élève des entrailles de l’immeuble:

L’ascenceeeeuuuur... 
L’ascenceeeeuuuur… 
L’ascenceur…?

 

 
 

— BANDE SON —

 

— CREDITS —

Texte & Dessins: Matthieu Regout

 

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