Vacant Country
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Burn Out

Ma chemise me collait au dos, le col de ma cravate était trop serré et le sang avait du mal à circuler dans la carotide.

 
 
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Burn out

 

La tempête semblait battre son plein. Derrière la porte coupe-feu s’alternaient hurlements sourds et sanglots suppliants. Ma chemise me collait au dos, le col de ma cravate trop serré avait du mal à laisser passer le sang dans la carotide. Je me retournai et jetai un rapide coup d’œil autour de moi. Tapis dans leurs alcôves, voûtés sur leurs écrans, les autres s’affairaient à leurs tâches et faisaient semblant de ne rien entendre. 

Je n’avais plus que deux heures avant de rendre mon rapport et pourtant je ne n’arrivais pas à me concentrer. Les cris avaient redoublé d’intensité. Il me semblait même que la porte du bureau vibrait dans ses gongs. Mais peut-être n’était-ce qu’un courant d’air… 

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Je contemplai le portrait de famille qui trônait sur mon bureau. Datant de l’an dernier, le cliché avait été pris au bord du canal de Suez, lors d’un voyage en Egypte. La photo était soigneusement disposée dans un cadre en coquillage qu’Emilie m’avait fièrement offert pour la fête des pères. Ma bouche s’assécha. Je bus la fin de mon café tiède d’un seul trait. Il n’était pas question de rater ma ‘deadline’. Les mains moites, je tapais sur la barre d’espace de mon clavier. La plage paradisiaque sur l’écran de veille se dissipa, laissant place à un interminable tableau Excel. Perdu dans une frénésie informatique, je m’obstinais à noircir mon fichier de nombres obscurs.

Le bureau principal s’ouvrit brusquement et éjecta la pauvre femme. La porte se referma aussitôt dans un claquement mat. Josiane, rougeaude, les yeux embués et le nez rempli de morve, s’empressa de rejoindre son poste de travail dans la rangée G-9. Elle se dandinait honteusement entre les rangées de bureaux sous les regards craintifs, apeurés, parfois cruels des autres employés. Le ‘cerbère de Zellik’ avait encore frappé… Décidément, Mr. Frinks soignait sa réputation.

Je m’apprêtais à reprendre ma diatribe comptable, lorsque je vis la note punaisée sur le mur me rappelant de photocopier mes tickets de taxi afin de me faire défrayer. Cet imprévu tombait à point, ma tasse de café était vide. 

Je fit rouler ma chaise en arrière et me pencha pour tapoter l’épaule de Gilbert. Il tressaillit, se retourna d’un coup, et me dévisagea haletant. La transpiration avait dessiné la forme de sa camisole sous sa chemise bon marché. Sa main potelée serrait une figurine en latex ‘Spunge Bob’ aux yeux exorbités. Des piles de dossiers désordonnés avaient transformé son bureau en caverne insalubre au fond de laquelle gisaient des canettes de sodas et un carton de pizza.

– ‘Dossier épineux?’ lui demandais-je
– ‘C’est… C’est la procédure 347B… Ca va, je gère…’ dit-il sur un ton mal assuré.
– ‘Un café?’ lui proposais-je.
– ‘Pas le temps’ dit-il en se retournant promptement dans son trou.

J’attrapai mon dossier comptable et me dirigeai d'abord vers la machine à café à l’autre bout de l’étage. Je pressai le pas en traversant l’open space. Il était difficile de trouver refuge dans cet espace découvert. Toute escapade en dehors de l’alcôve n’était pas vue d’un bon œil et pouvait rapidement être perçue comme une défection. Tout était accessible à tous; les paroles, les regards, les odeurs. Cet environnement ouvert induisait une sorte d’homéostasie naturelle qui non seulement incitait à l’auto-discipline mais permettait surtout une régulation contrôlée du climat ambiant.

J’arrivai enfin dans la ‘zone détente’. J’y surpris deux personnes à côté du distributeur Coca-Cola qui, à ma vue, cessèrent instantanément leurs chuchotements. Figées, gardant leurs dossiers près du corps, elle me lancèrent des regards inquiets avant de détaler dans l’étendue grise et feutrée.

Je fouillai les poches de mon pantalon en flanelle acheté au rabais chez H&M. J’en sortis une pièce de 50 centimes que j’introduisis dans la machine à café. Un gobelet en plastique tomba sans grâce sur une petite plateforme sale pourvue à cet effet. Après une interminable série de borgborygmes mécaniques à la fois sourds et stridents, la machine dégueula un liquide poisseux qui éclaboussa le bout de ma cravate. Je me tournai vers la baie vitrée et avalai une gorgée de café.

Une fine pluie se mit à fouetter le carreau. La lumière était encore vive malgré l’arrivée pressante de nuages gris. À l’horizon, la grande roue ressemblait à un squelette de dinosaure. Les arbres pliaient sous les bourrasques de vent. Les passants se courbaient pour mieux se frayer un chemin. Des silhouettes à la fois familières et inconnues défilaient et se répétaient à l’infini, comme dans un jeux vidéo. Certaines personnes, la mine soucieuse, s’engouffraient dans la tiédeur d’une bouche de métro. D’autres, profitant de leur pause matinale, s’agglutinaient en silence en dessous d’un auvent pour tirer mécaniquement sur leur cigarette. Le confinement de mon piédestal climatisé me rassura.

Quelques bureaucrates me frôlèrent nerveusement et me tirèrent de ma rêverie. Il y avait de l’agitation dans l’open space. Je levai la tête, raidis mes muscles et tendis l’oreille. De loin, je pus distinguer une masse large et trapue qui chargeait à travers les allées de bureaux, s’offrant au passage un stagiaire imprudent ou un consultant distrait. La secrétaire de ce matin n’avait donc pas suffit, le ‘Cerbère’ restait sur sa faim… 

Je remarquai qu’il s'approcha rapidement de la zone détente. Zigzaguant entre les travées d’alcôves, il suivait une trajectoire aléatoire qui limitait toute anticipation de mouvement et rendait la fuite presque impossible. J’enjambai prestement le couloir, me jetai dans le cagibi d’en face pour m’abriter sous la photocopieuse.

À part le tapotement lointain d’un clavier, le silence était quasiment absolu. Je me mis sur la pointe des pieds et risquai un rapide coup d’œil dans l’allée adjacente. Je l’aperçu de dos, à moins d’une dizaine de mètres. Un dos tellement tendu qu’il en paraissait nervuré. Je baissai la tête, serrai les bras autour de mes genoux et retins ma respiration. Une goutte de sueur perla jusqu’au bout de mon nez pour finalement s’écraser sur la surface bleu clair du lino. 

Tout à coup, je l’entendis à nouveau vociférer, probablement près des distributeurs. J’y décelai un certain grabuge, une bousculade, des paroles que je ne parvenais pas à saisir. Une dizaine de secondes, peut-être même une minute s’écoulèrent. Puis, c’est avec soulagement que j’entendis les aboiements du Cerbère s’éloigner. 

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Les picotements dans mes jambes m’indiquèrent qu’il était temps de se remettre au travail. Je me relevai péniblement et ramassai les pièces comptables que j’avais laissé tomber. Je plaçai le tas de feuilles dans l’avaleuse et par le biais d’un écran LCD, actionnai la Xerox 7220i. La machine se mit subitement en route. Tremblotante sur ses pieds roulants, la photocopieuse jetait des rais de lumière blafards et violents sur les plaques micro-perforées du faux plafond. Le bruit de l’avaleuse qui engloutissait le papier à raison de quatre feuilles à la seconde, était assourdissant. Je sentis la panique monter en moi et me mis à tapoter fébrilement sur le clavier de la machine. La cadence de mon pouls s’accéléra, des larmes de désespoir embrouillèrent ma vision. Une ombre, dense et menaçante, apparut sur le pas de la porte. †

 
 

— BANDE SON —

 

— CREDITS —

Texte & Dessins: Matthieu Regout

 

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