Vacant Country
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En route

Le soleil montait vite. La plaine, rêche et poreuse, ressemblait à une tranche de pain rassit.

 
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En route

Mardi 9 Janvier 2018

6h00  Réveil
6h15  Meditation
6h45  Départ trajet vers conférence
7h00  Petit déjeuner ‘on the go’ @ Joe’s
11h00  Arrivée au Salon
11h30  RDVs Client / Prospection
13h00  Lunch
14h00 RDVs Client / Prospection
17h00 Conférence
20h30 Diner au Carlton avec Richard


La large porte du garage s’enroulait paresseusement autour de son axe central, dessinant un rectangle de lumière bleuâtre sur le capot de la Tesla. Jim cliqua sa ceinture de sécurité dans son orifice et enfonça le contact. Le moteur se mit en marche dans un silence absolu. Au centre du tableau de bord, l’écran géant s’alluma et répandit ses rayons bleus à l’intérieur de l’habitacle. Le siège glissa sur ses rails dans un bruit feutré, s’adaptant automatiquement au gabarit du conducteur. Le ciel qui surplombait le lotissement de maisons en préfabriqué était transparent. Derrière les collines, le soleil encore engourdi, peinait à émerger.

Jim vérifia la jauge digitale: les batteries étaient chargées à 100% pour une d’autonomie totale de 400 miles. Il tapota la console digitale et introduisit sa destination dans le GPS. Longueur du trajet: 253 miles, temps estimé: 4h08, circulation fluide. Il enfonça la pédale d’accélérateur, glissa sur l’allée bétonnée qui longea les trois massifs d’hortensias fraîchement plantés, et s’engagea dans la rue déserte. Un assortiment de maisons identiques aux fenêtres sombres s’étirait devant lui. La rosée qui s’était déposée sur les jardins proprets formait des carrés d’herbes éclatants qui contrastaient avec l’horizon beige et rocailleux.  

La Tesla avait quitté le quartier assoupi et parcourait la grand route. Les enseignes de néons glissaient sur le pare-brise. Au bout d’un moment la voiture dévia du boulevard et vint se garer le long d’un chalet en bois décrépit qui gisait au pied d’un totem lumineux. Un homme corpulent, affublé d’une casquette en filet apparu à la fenêtre jouxtant la voiture. Jim baissa sa vitre.
– Hey Jim !
– Salut Joe. 
– Tu passes de bonne heure aujourd’hui.
– Je suis en route vers le C.E.S de Las Vegas.
– Le C.E.S ?
– Le plus grand salon technologique du pays.
– Tu prendras un latté au lait d’amande ?
– Un maxi avec un double shot d’expresso. 
– Ok, je m’en occupe.

Joe retourna à l’intérieur de l’espace exigu et s’affaira derrière sa machine à café rutilante, exécutant une chorégraphie impeccable sur le tempo rugueux du broyeur à grains. Puis il se tourna à nouveau vers Jim, ses larges épaules emplissant le chambranle de la fenêtre. Il sorti son bras musclé aux tendons saillants et lui passa la boisson chaude et onctueuse. Jim déposa délicatement le breuvage dans le porte gobelet.
– Ça fait trois dollars cinquante… Ah, et tu vas être content ! Maintenant tu peux régler la note via ‘Apple Pay’.
Jim appuya son smartphone sur le terminal bancaire. Un bip valida la transaction. Joe arracha la souche d’un geste sec et l’offrit à Jim.
– Je n’ai plus Facebook mais tu passeras le bonjour à Mark.
– Compte sur moi, répondit Jim.

Le soleil montait vite. La plaine, rêche et poreuse, ressemblait à une tranche de pain rassit. Au loin, un amoncèlement de nuages patauds dérivaient le long des collines boisées. L’air était lourd et anormalement chaud pour la saison. Le tableau de bord annonçait une température extérieure de 87°F.  Jim tripota l’écran tactile et baissa la température intérieure à 66 degrés Fahrenheit . 

La brise fraîche de l’air conditionné était agréable. Des traces de lèvres parcouraient le rebord du gobelet au fond duquel remuait un fond de latté froid. Les enceintes Bose assurait l’ambiance sonore en parcourant une ‘playlist intelligente’ qui avait été automatiquement composée sur base des gouts musicaux de Jim. Le GPS indiquait encore une heures cinquante de route. Il avait gagné une dizaine de minutes sur le planning. Le trafic était fluide, seuls quelques gros semi-remorques à la gueule carrée avaient croisé son chemin. Il pensa que si il avait pu prévoir un trajet aussi fluide, il aurait pu en profiter pour faire sa méditation matinale derrière le volant. Vivement l’arrivée des voitures autonomes…

 
 
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Lorsqu’il atteignit les massifs verdoyants, la route abandonna sa droiture stricte et se mit à sinuer entre les arbres. Les rayons implacables du soleil alternaient avec l’ombre des feuillages, jetant des reflets fracturés sur la carrosserie. Les lunettes de soleil de Jim étaient équipées de verres polarisés qui atténuaient le contraste de lumière pour une meilleure visibilité. Dans la stéréo, Neil Young, voix lancinante, enchainait le refrain de Old Man. Lorsque tout à coup, il fut prit d’une violente crise de spasmes électroniques. Jim donna une légère tape sur le tableau de bord qui clignota, se stria et puis s’éteignit. La voiture continua sa course en roue libre pendant une centaine de mètres, puis s’immobilisa sur l’accotement de la route.

Jim attendait derrière la glissière de sécurité. Il était vêtu d’un gilet jaune qui lui collait au dos. De l’autre côté, la bande d’asphalte noire frétillait jusqu’au fond des bois. L’humidité était un mastodonte suintant qui faisait ployer la végétation. La stridulation des insectes remplissait l’air, tandis que la lumière acérée du soleil perforait les arbres. 

Soudain, un cri sourd émergea au fond des bois, oscillant à travers les pans compacts de végétation, une sorte de mugissement rauque qui s’obstinait à s’entasser dans ce paysage sans issue. Les brindilles qui gisaient sur le bitume se mirent à tressaillir. Des oiseaux s’envolèrent et les buissons commençaient à s’ébouriffer. L’atmosphère semblait enfler, saturée de lumière jaune, débordante d’insectes courroucés. Tout à coup, il y eut une explosion assourdissante. Une ombre furtive et grandiose jailli des bois, frôla la Tesla, et disparut aussitôt, déformant le décor dans son sillage. 

 
 
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Le bruit qui s’éloignait dans les tréfonds de la forêt, rétrograda dans une enfilade de soubresauts hésitants, fit demi-tour, puis s’approcha à nouveau. Une masse sombre réapparut au bout de la route, ralentit dans un borborygme de soupapes et s’immobilisa à quelques mètres de la voiture garée sur le bas-côté.

Le ronflement s’éteignit dans un bruit mat. Une chape de silence tomba du ciel et musela les insectes. Dans le cliquetis brûlant du moteur, il resta assis sur sa monture. Il ôta les lunettes de son casque, les laissa pendre à son cou et posa la moto sur sa béquille.

Jim accourut vers le motard.
– Bonjour, vous tombez à pic! dit-il
– Un problème?
– Je ne suis pas un spécialiste, mais il doit y avoir un pépin dans le circuit électrique, dit Jim en exhibant un manuel de cinq cent pages. 

Le motard mit le pied à terre et s’avança jusqu’à la voiture. Il lorgna sous le capot, et découvrit un sac de voyage à la place du moteur. 
– C’est une Tesla, expliqua Jim, ‘Disons que la panne implique plutôt l’entièreté du système. J’ai essayé d’atteindre l’assistance via l’application iPhone, mais il semble qu’il n’y ait pas de signal dans la vallée.’
– Je peux vous déposer chez Earl.
– Heu… Earl?
– Le garagiste, fit-il en montrant la route du menton.
– Ah… Et il se trouve où exactement?
– ‘Incertain’
– Comment ça, vous n’êtes pas certain?
– ‘Incertain’, le patelin le plus proche, à quinze miles d’ici.
– ‘Incertain?’ Je ne suis pas sûr d’avoir vu ce nom sur la carte… Vous savez si ce ‘Earl’ est un garagiste certifié Tesla?’ 

Il enleva son casque, ses cheveux étaient gras et hirsutes. La moitié inférieure de son visage était couverte de poussière. Sa veste, criblée de cadavres d’insectes, émanait une forte odeur d’essence. Jim jeta un oeil inquiet vers le bolide noir.
– Votre selle n’est pas un peu étroite pour transporter un passager?

Le motard lui tendit son casque et enfourcha sa bécane qui se mit à gronder. Pensif, Jim se tenait à côté de sa voiture. Il finit par sortir les clés de sa poche et la verrouilla. La boule au ventre, il enfila le casque tiède et il s’installa derrière le motard.

L’engin s’arracha du sol. Une gerbe de gravier recouvrit le ciel et la tête de Jim fut violemment jetée en arrière. Alors que le décor se mit à défiler à toute vitesse et que leurs corps virevoltaient dans les virages, il se surprit à réciter un ‘Notre Père’.

 
 

— BANDE SON —

 

— CREDITS —

Texte: Matthieu Regout
Dessins: Gaëlle de Laveleye

 

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