Vacant Country
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Surface Plane

Je l’anticipai et déjà j’entendis le hululement de ses réacteurs.

 
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Surface Plane

 

Le sol, gorgé d’eau, formait un tapis herbeux désespérément plat. Par rafales, le vent charriait un amas de feuilles mortes à travers la plaine. Le toit, lisse et légèrement concave, rappelait la courbure d’une aile d’avion lors du décollage. Les nuages bas qui obstruaient le ciel ne parvenaient pas à étouffer les reflets de lumière qui émanait de la surface métal argenté. à l’intérieur, un feu crépitait tranquillement dans sa niche rectangulaire en pierre du pays. Le parquet en Wenge massif s’étirait au-delà des baies vitrées du salon pour se confondre avec la pelouse du jardin. Les pièces de la maison communiquaient ouvertement avec le séjour et toutes débouchaient sur les champs verts et infinis.

Jack était affalé dans son fauteuil Eames. Les lunettes rondes posées sur le bout de son nez reflétaient l’écran de l’iPhone qu’il tenait du bout des doigts. Il fit défiler une liste d’annonces immobilières devant ses yeux. Il semblait gamberger sans se l’avouer. Je m’abstins de lui poser la question et décidai de profiter pleinement de cet après-midi d’automne un peu morne. J’allai à la cuisine et ouvris la double porte du frigo en Inox qui ronronnait tranquillement dans son coin. 

– ‘Dora, ce n’est pas possible… Tu vas encore manger?!’ demanda Jack depuis le salon.
– ‘Lâche-moi, tu veux bien…’ dis-je.
Je pris un yaourt light et m’installai sur la longue table en marbre. Je tirai une chaise Friso Kramer en prenant soin de ne pas frotter ses pieds métalliques contre le plancher. J’étalai les échantillons de tissus sur la surface nervurée et fit semblant de me mettre au travail.

– ‘Ah tu travailles un peu… C’est bien ça!’ dit-il en ouvrant l’armoire à biscuits pour en sortir une tablette de chocolat Dessert 58. Malgré le ton sarcastique, sa remarque était une sorte de compliment.

Je me rappelai de notre première rencontre. C’était il y a 7 ans, je venais d’être engagée comme designer au sein de l’entreprise. Le directeur des ressources humaines nous avait présentés. Jack m’avait d’abord scanné de la tête aux pieds en prenant soin d’éviter mon regard pour ensuite m’aborder avec maladresse.

– ‘En tout cas, si vous voulez dessiner une belle collection faudra d’abord changer votre coupe de cheveux…’
Il avait ensuite adopté un maintien de petit garçon, comme s’il avait fait une bêtise. Il eut un sourire gêné puis s’engouffra dans son bureau spacieux. La félure que j’avais décelée en lui se prolongea en moi. 

– ‘Tiens regarde Dora, ça c’est beau…’ dit Jack en sortant un échantillon de tissu en coton blanc.
– ‘Oui, l’étoffe est belle… Mais je la préfère en marron’
– ‘Du marron?!’
Il réfléchit un moment, puis ajouta:
– ‘Le marron c’est trop moche. Tu as vraiment des goûts de boniche.’ lâcha-t-il en croquant dans sa barre de chocolat.

 
 
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Jack s’installa à l’autre bout de la table. Je l’observais du coin de l’oeil. Las, il fit encore défiler quelques annonces de villas en bord de mer sur son écran, puis déposa son téléphone sur la table. Il se tourna vers la baie vitrée. Le ciel ouaté  ne laissait filtrer que peu de lumière. L’herbe était haute, la haie de taxus hirsute secouait ses aiguilles comme si elle avait des puces. 

– ‘Ce glandeur de Vassili. Il est encore en congé.’ dit-il. Il fixait le jardin puis me regarda. ‘Tu n’as pas envie de conduire le tracteur pendant que je taille la haie?’

– ‘Non merci, j’ai une réunion importante avec la production demain matin’ dis-je en écartant les bras vers la table.

– ‘Alala, pour une fois que tu as une bonne excuse…’ dit-il. Et il se dirigea vers le vestibule où il chaussa ses bottines en caoutchouc.

Je l’observais depuis la cuisine. Emmitouflé dans sa grosse veste à carreau, il traina sa silhouette rabougrie et pliée jusqu’au fond du jardin. Jack n’avait jamais cessé de se tasser. Peut-être n’avait-t-il pas compris, ou pire encore, ne ressentait-il pas le désir de s’affranchir de ce vide insidieux qui asséchait nos vies.

Le tracteur était resté dans la cabane, alors qu’il traversait la pelouse et arrivait près du pommier, je laissai mes dossiers sur la table pour me diriger vers la chambre. Il se baissa au pied de l’arbre pour mieux scruter son tronc. J’allai chercher dans le placard la petite valise que j’avais préparée et dépliait la hanche télescopique dans un bruit sec. Il tira la corde de la tronçonneuse dans un grognement bref, puis recommença, jusqu’à ce que son moteur se mette en marche. Je fis nonchalamment grincer les roulettes usées de la valise sur le parquet, et laissant les clés sur la table, sortis par la porte d’entrée. A travers la vitre, une gerbe de copeaux de bois recouvrit l’horizon.

 
 

— BANDE SON —

 

— CREDITS —

Texte: Matthieu Regout
Dessins: Gaëlle de Laveleye

 

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